Haïti : une crise post-électorale à venir?

Deux dates marquantes pour Haïti ce mois-ci. Le 9 août, premier tour des élections législatives et le 13 août,  date de commémoration de l’assassinat de Jeannot Succès décédé en 2000.

Deux dates importantes. Deux évènements cités séparément dans la presse et les médias (si on en parle, principalement de l’assassinat du jeune haïtien). Deux dates, deux évènements dont nous allons parler dans un même article parce que comme toujours rien ne peut être isolé. Les évènements nationaux et internationaux sont indubitablement reliés entre eux.

Hispaniola, une île des Grandes Antilles, dont 1/3 est composé par Haïti et par 2/3 de la République Dominicaine.
A Haïti, l’une des deux langues officielles est le français. En République Dominicaine, la langue officielle est l’espagnol.

L’île d’Hispaniola était occupée depuis au moins le VII° siècle par les Amérindiens  Taïnos. Puis vinrent les Espagnols et les Français avec le lot « d’importation » d’esclaves originaires d’Afrique. C’est pourquoi les habitants de Haïti et de la République Dominicaine sont majoritairement métis de l’union entre les amérindiens et les africains ou les amérindiens et les espagnols ou les africains et les espagnols ou toutes les unions possibles.
On comprendra plus tard dans l’article pourquoi je mets en évidence l’origine commune des habitants de l’île d’Hispaniola (Haïti et République Dominicaine). Pour ceux qui ont lu Racisme – une idéologie de l’absurde, la raison est déjà évidente. 
Depuis le 15° siècle, guerres, prises et pertes de territoires se succèdent entre les deux pays.
Haïti comme la République Dominicaine (DOM) a connu la dictature et les coups d’Etat militaire.  DOM a même connu l’occupation des forces armées des USA en 1965. Elle compte aussi entre 500 et 700.000 immigrés haïtiens qui vivent près des champs de culture de la canne à sucre. Les Haïtiens constituent la communauté la plus pauvre de la République Dominicaine.

Il y a quinze ans, Jeannot Succès, jeune haïtien de 23 ans à peine marié depuis 5 mois, fut torturé par des soldats dominicains et succomba à ses blessures. Parti en République Dominicaine en quête de travail, le véhicule, transportant Jeannot Succès et d’autres voyageurs dont un compatriote, est accidenté. Jeannot et l’autre ressortissant haïtien décident de retourner à Haïti. Arrivés à Hondo Valle, ils sont arrêtés par des soldats dominicains qui leur réclament de l’argent que les deux jeunes ne possèdent pas. Ils seront battus et emprisonnés, Jeannot en mourra. 
15 ans plus tard le Réseau Frontalier binational (Haïti et République Dominicaine – RFJS), dénonce encore et toujours le comportement du gouvernement haïtien qui n’a rien fait pour que justice soit rendue à la victime. Le gouvernement manquerait-il de volonté pour défendre les droits de ses migrants ? Pourquoi ne reprend-il pas les démarches judiciaires laissées en suspens?
Il est pourtant de notoriété que les migrants haïtiens sont victimes de violence de la part des civils et des soldats dominicains. Les femmes commerçantes haïtiennes au niveau des zones frontalières sont pillées par des hommes armés.  Pourquoi le dispositif policier n’est-il pas renforcé ?
Le gouvernement haïtien ne protège pas sa population et ne veille pas à ses droits fondamentaux dans son pays, nous ne devons donc pas être étonnés qu’il ne s’en soucie pas au-delà de ses frontières.
On peut encore le constater au travers du manque d’action pour secourir la population de la zone frontalière, zone ravagée par une sécheresse qui induit une insécurité alimentaire.
Cinq ans après le terrible séisme qui a frappé le pays, plus 80.000 personnes vivent encore dans des camps !
Les Nations Unies ont déclaré la situation des droits de l’homme comme très grave à Haïti.
De son côté, le gouvernement de la République Dominicaine ne semble pas ouvert à un dialogue sincère avec Haïti afin de trouver une solution aux problèmes de violence et de droits des immigrés haïtiens. Nous avons cependant vu que les habitants de l’île d’Hispaniola ont la même origine. Ce sont des frères séparés par la politique et la colonisation qui se font aujourd’hui la guerre pour des ressources manquantes. On ne peut donc dans ce cas-ci invoquer le « racisme « ou « l’islamophobie » comme on aime tant à le faire sous nos latitudes en ce qui concerne « nos réfugiés ou migrants »  mais bien à nouveau des raisons de territoires, de denrées, de peur, d’insécurité comme détaillé dans le livre Racisme – une idéologie de l’absurde.
Tant que les solutions ne seront pas trouvées ou mises en application par le gouvernement dans le pays d’origine, ici Haïti, les haïtiens ne cesseront d’immigrer pour survivre et dans un premier temps vers la République Dominicaine. Malheureusement, la DOM étant elle-même à bout de souffle et peu encline à modifier sa politique d’accueil, la violence ne cessera pas.

Maintenant que nous avons un aperçu de quelques points importants concernant Haïti, venons-en aux élections législatives du 9 août dernier.

Le Secrétaire Général de l’ONU et le Core Group (ambassadeurs du Brésil, Canada, UE, France, Espagne et USA), ont salué la tenue des élections mais condamnés les troubles. Les troubles signifient quand-même deux morts. Deux morts selon la presse. Beaucoup plus selon les organisations humanitaires sur place dont le POHDH (Organisation Haïtienne de défense des droits humains).
Donc, nous avons eu écho du premier scrutin depuis 2011 soit avec quatre ans de retard.
Haïti est encore loin de son rêve de démocratie.
Le CEP (l’organe qui a pour rôle d’organiser les élections) est-il crédible, est-il indépendant ?
La représentante de l’ONU en Haïti Sandra Honoré (citée dans le journal Le Monde du 16 août) semble le croire et citons-là : « «Le conseil électoral provisoire (CEP) aura à revoir la disposition des bureaux de vote pour pouvoir assurer que les électeurs ont un peu plus de facilité au moment d’exercer leur droit démocratique», a-t-elle indiqué.
Quant aux critiques sur l’inefficacité des isoloirs, la diplomate onusienne rappelle qu’ils «ont fait l’objet de discussions et de concertations entre le CEP et le PNUD (Programme des Nations unies pour de développement) qui est responsable pour la gestion du fonds fiduciaire pour les opérations électorales. S’il y a eu des problèmes avec les espaces disponibles pour l’utilisation de ces isoloirs je suis sûre que le CEP prendra ceci en compte.»

Contrairement à l’ONU et au Core Group, dont les observateurs semblent être triés sur le volet, pour un bon nombre d’organisations de la société civile (il faut compter l’opposition aussi, c’est logique), il s’agit d’un show électoral entaché de fraude et totalement désorganisé. Est-ce correct ?

On ne peut nier le climat de tension (avec morts) qui régnait et le faible taux de participation.
Un grand nombre de bureaux de vote n’ont pas fonctionné dans le temps prévu par la loi électorale (soit un retard de plus de 3 heures soit une fermeture avant l’heure). Certains citoyens n’ont pas pu voter car leurs noms ne figuraient pas sur la liste du bureau qui leur avait été assigné ou par manque de bulletins de vote ! D’autres ont voté plusieurs fois car l’encre indélébile utilisée pour garantir le vote unique était de mauvaise qualité – violant ainsi l’article 195 de la loi électorale.
La loi des partis politiques de 2013 portant à 20 au lieu de 500 (depuis 1987) le nombre de membres nécessaires à la formation d’un parti politique (décidée par le président Martelly), a porté le nombre de participation des partis à 166 au scrutin tout en obligeant par l’article 156 de limiter le nombre des représentants des partis politiques dans les bureaux à 5, là où parfois il en aurait fallu 40. On a assisté à des difficultés logistiques et des tensions extrêmes.

Le POHDH justifie le faible taux de participation par la violence, la libre circulation d’assassins dans les rues, le manque de campagne d’éducation civique, le manque de moyen de transport dans certaines régions et dénonce les fraudes et les irrégularités. C’est pourquoi le POHDH demandent que les élections soient annulées dans les zones où les citoyens n’ont pas eu la possibilité de remplir leur devoir civique (violence avec la complicité ou la passivité des pouvoirs publics, irrégularité).

Va-t-on prendre des sanctions à l’encontre des coupables selon les codes de la loi électorale ? suspension de mandat, prison, amende, …. ? 
Probablement pas. Mis à part quelques boucs émissaires pour ne pas être pris complètement en défaut, la majorité des coupables sont libérés où bien les dossiers classés sans suite, même et surtout les politiciens qui détenaient des armes à feu illégalement, qui ont proféré des menaces de mort, volé des bulletins de vote, détruit des urnes, etc….
De plus, une partie des élections étant partiellement gérée par la communauté internationale on peut remettre en question la souveraineté nationale ainsi que l’inefficacité du CEP et son histoire d’élections frauduleuses, ce qui met en question la légitimité des élections. 
Et le CEP prendra-t-il des sanctions à l’encontre de ses membres impliqués dans les fraudes ? Chère Madame Sandra Honoré, les Haïtiens n’ont pas la même vision que vous de la démocratie et du déroulement d’élections libres.
Un exemple que vous pourrez interprétez comme vous le souhaitez : les isoloirs et les urnes disposés dans les bureaux de votes (ridicules si vous avez pu les voir) ont été commandé à Dubaï et en Afrique du Sud ! par le Programme de Nations Unies pour le Développement (PNUD) chargé de la gestion de dizaine de millions de dollars alloués aux opérations électorales.

A quoi allons-nous assister le 25 octobre prochain lors du 2° tour ? Est-il certain que la communauté internationale aide les Haïtiens à défendre la démocratie ou aide-t-elle à la mise en place d’un gouvernement de bandits jouissant d’une impunité sans limite ?

Magy 






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